Talk renewables, walk coal: The paradox of India’s energy transition – Brototi Roy, Anke Schaffartzik

Commentaire par Tristan Beyens, Gauthier Fontanive et Marine Sonet.

Présentation de l’auteure

Brototi Roy est une chercheuse en écologie économique et écologie politique. Elle effectue actuellement un post-doctorat à l’Institute of Development Policy, rattaché à l’Université d’Anvers. Ses projets de recherche se concentrent sur les thèmes de la justice socio-écologique et des mesures alternatives au bien-être. Sa thèse de doctorat a porté sur les mouvements de justice environnementale et les conflits liés à l’exploitation du charbon dans l’Est de l’Inde, son pays d’origine. L’article de Brototi Roy est un travail ‘politiquement et normativement engagé’ qui chamboule les codes habituels de la recherche académique pour offrir un éclairage enrichissant sur les enjeux de transition énergétique au sein des pays en développement.

Résumé

L’article présenté par Brototi Roy lors de ce séminaire est issu de sa thèse de doctorat, il a été publié dans la revue Ecological Economics en 2021. Il s’intéresse à l’industrie du charbon en Inde et aux relations de pouvoirs et conflits que celle-ci génère. Ce travail s’inscrit dans le cadre plus large de l’Environmental Justice Atlas, un projet collaboratif de recherche visant à répertorier les mouvements de justice environnementale dans le monde.

Dans son article, Brototi Roy questionne le paradoxe de la transition énergétique de l’Inde et met en exergue le conflit qu’il existe entre la rhétorique officielle des pouvoirs publics en matière de politique de développement et la réalité du terrain. L’auteure part d’un constat alarmant: alors que l’Inde s’est engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre, la production d’électricité via des centrales à charbon ne fait que croître. Ce phénomène, couplé à une demande énergétique croissante, signifie que les émissions indiennes augmentent et continueront d’augmenter à l’avenir.

Au-delà de la problématique de l’augmentation de la production de charbon comme source d’énergie primaire, Brototi Roy va questionner les rapports de pouvoir qu’il existe au sein de l’industrie au travers de la notion de coal complex (‘complexe charbonnier’)qui englobe tous les acteurs et ressources qui interagissent et forment l’économie politico-écologique de l’industrie du charbon. Le coal complex indien est présenté comme intrinsèquement conflictogène car il se base sur l’exploitation des travailleurs locaux et l’expropriation de ressources; mais aussi parce qu’il contribue à la pollution locale et au réchauffement global. Les différentes ‘économies du charbon’ dans le coal complex –  qu’elles soient privées, publiques, formelles ou informelles – sont donc la source de nombreux mouvements de protestation populaire pour davantage de justice environnementale.

Le coal complex est caractérisé par une grande diversité d’acteurs et de relations régissant les rapports de pouvoir. En outre, sa situation conceptuelle, à l’intersection des sphères biophysique et socio-culturelle de la société indienne, en fait un objet particulièrement complexe à étudier. Brototi Roy adopte donc une double perspective mêlant une approche d’écologie politique avec une approche socio-écologique menant à un point de vue qu’elle décrit comme une écologie politique de métabolisme social (political ecology of social metabolism). Concrètement, Roy a allié des recherches théoriques avec un travail de terrain, s’appuyant sur 40 interviews d’acteurs issus de communautés directement affectées par des projets liés au charbon.

Au travers de sa recherche, l’auteure se charge de pointer du doigt les arguments fallacieux des acteurs de l’industrie du charbon. La poursuite de l’extraction du charbon est considérée par l’Etat indien comme étant nécessaire pour répondre aux « besoins » de la population et assurer la souveraineté  (énergétique) du pays. L’exploitation du charbon symbolise ainsi un devoir moral fondé sur des connotations sociales, culturelles et politiques plus larges qui le lient au développement économique indispensable de l’Etat-nation.  Pourtant, Brototi Roy conteste ce postulat et démontre que le charbon est une ressource qui ne répond pas aux défis socio-écologiques de l’Inde. L’argument selon lequel le coal complex fournit des emplois et apporte une certaine prospérité est réfuté par Roy. En plus de ne pas tenir ses promesses en termes de développement économique et énergétique du pays, le charbon nuit activement aux populations locales de par sa propension à sans cesse s’étendre en expropriant les populations indigènes sans compensation significative. De plus, les populations expropriées, premières victimes de l’expansion du coal complex, en viennent à leur tour à dépendre du charbon pour leur subsistance, menant à un phénomène paradoxal d’attachement au charbon.

L’auteure dresse finalement un constat pessimiste des capacités du pays à sortir de l’exploitation du charbon. La coexistence de différentes économies du charbon et la dimension temporelle du lock-in structurel en place signifient qu’un effort considérable de la part de tous les acteurs sera nécessaire. Un défi supplémentaire réside dans le besoin de ne pas répliquer les mêmes mécanismes d’expropriation et de gouvernance par le haut dans la mise en place d’énergies renouvelables.

Commentaires

Dans un premier temps, au niveau du contenu, nous avons tous les trois trouvé cet article très intéressant. Il est aberrant de voir qu’encore aujourd’hui, avec des sommets internationaux sur l’environnement tenus régulièrement, certains pouvoirs publics ne se tiennent à leur engagement que sur papier. L’élimination des énergies fossiles est la clé d’une société plus durable, mais l’enjeu de transition énergétique reste aujourd’hui encore une énigme et une idylle bien éloignée de la réalité de certains pays, comme l’Inde. L’auteure estime qu’il est impossible d’envisager une réelle transition énergétique de l’Inde dans les circonstances actuelles.

Ensuite, du point de vue de la méthodologie, nous sommes un peu plus critiques. L’auteure a fait le choix d’appréhender son analyse sous la double approche de ‘socio-ecological perspective’ et de ‘political ecology’ dans le but de nous conduire vers une méthode dite de ‘political ecology of social metabolism’. De plus, Brototi Roy s’est penchée sur les relations de pouvoirs qui émanent de ses relations au sein du coal complex. Nous avons estimé que l’agencement de toutes ses approches méthodologiques pouvait rendre son propos confus et compliquer la compréhension de sa démarche. En effet, nous avons manqué de lisibilité pour certains extraits, l’identification de l’approche utilisée n’étant pas toujours claire. Enfin, la juxtaposition diffuse de nombreux arguments ainsi que le manque de clarté sur les liens de causalité entre les différents éléments avancés a selon nous parfois pu desservir l’objectif général du texte.

Finalement, nous avons interrogé la position subjective de l’auteure et la volonté ‘normative’ de cet article. Après discussion, Brototi Roy nous a exprimé que cela était un choix totalement assumé, qui lui avait d’ailleurs valu certains refus de rubriques scientifiques. Elle a en outre rappelé ses expériences personnelles et sa vie au sein d’une région minière de l’Inde pour justifier les raisons de son engagement dans la lutte contre les injustices environnementales liées au coal complex et sa posture de chercheuse engagée.

Questions et interactions avec l’auteure

Au cours d’un riche échange entre les étudiants et l’auteure, plusieurs aspects de l’article ont pu être discutés. A côté de certaines questions de précisions techniques, l’objectif principal du groupe a été de recontextualiser l’article dans le cadre plus large des politiques internationales de développement, des résistances au complexe charbonnier à l’échelle mondiale ou encore des politiques nationales induisant un phénomène de lock-in. L’ambition était en effet de dépasser le cadre de l’article pour l’inscrire dans une réflexion plus large sur la transition énergétique de nos sociétés.

En termes de justice environnementale, le groupe s’est notamment interrogé sur l’impact des conflits et des phénomènes de résistance de la population indienne sur le complexe charbonnier du pays. Sur base des résultats empiriques de l’article, nous nous sommes d’une part demandés si l’on pouvait réellement parler de résistance ou même de critique de la population indienne « au sens large » ou plutôt de conflits limités dans le temps et l’espace, liés à la dépossession des terres et la violation des droits des populations locales. Brototi Roy a insisté sur l’existence d’un large spectre de mouvements de protestations face à l’exploitation abusive du charbon à travers l’Inde et le monde. Cette opposition ne se limite pas à la revendication d’un droit du sol mais peut découler de motivations diverses d’individus qui ne sont pas strictement originaires de la région contestée (ex. Goa against Coal movement ; protestations contre le projet minier du groupe Adani au cœur de la grande barrière de corail ;…). En ce sens, on peut parler de ‘population au sens large’ lorsqu’on considère les mouvements de protestation et de résistance face à l’expansion du complexe charbonnier. Pourtant, les formes de contestations peuvent prendre différentes formes selon les pays et la faculté/volonté des populations à contester publiquement les autorités, comme c’est le cas en Chine.

D’autre part, nous avons interrogé l’auteure sur le rôle que peuvent jouer les soulèvements populaires et les mouvements de protestation locale sur la viabilité financière de l’exploitation minière (néolibérale), par exemple en augmentant le coût de l’accès à la terre. Brototi Roy répond que c’est un sujet sur lequel elle aimerait mener davantage de recherches. En effet, une partie importante de son article se concentre sur les relations de pouvoir et sur le fait que les populations locales sont expropriées de force à cause d’exploitations minières. Elle reconnaît le fait que ces populations, à leur échelle locale, ne pèsent pas lourd face aux acteurs nationaux, parfois même multinationaux, de l’industrie du charbon. L’appui de certaines ONG contribue à donner une voix à ces populations, mais cet effet reste limité. Enfin, il est difficile de quantifier la mesure dans laquelle certains acteurs ont un pouvoir sur d’autres, mais il est certain que les populations locales ne font pas le poids. En outre, des 4 économies du charbon présentées dans son article, il est le plus probable que le charbon néo-libéral pâtisse de ces mouvements de révolte car il est motivé par le profit, et donc dépendant de celui-ci; les contestations populaires rendant l’expropriation plus coûteuse. Les autres économies de charbon nécessitent des changements systémiques car ils font actuellement usage de la force pour s’approprier ce qu’ils veulent.

Le groupe a également souhaité mettre en avant la position ambigüe de l’Inde au cours des négociations de la COP26 à Glasgow pour dénoncer le paradoxe de sa transition énergétique. La posture indienne a été déplorée par Brototi Roy qui a insisté une fois de plus sur l’inconsistance entre la rhétorique des pouvoirs publics et la réalité : les arguments prônant la création d’emploi, la souveraineté nationale ou encore la réduction de la pauvreté énergétique sont mis en doute par l’augmentation de l’export d’électricité, le découplage entre la croissance de l’exploitation du charbon et le taux d’emploi en Inde, la pauvreté  (économique et énergétique) des populations précarisées, la dégradation de l’environnement et la crise climatique. Selon l’auteure, les relations de pouvoir font partie intégrante du complexe charbonnier indien. Dans ces conflits, la revendication dominante d’une utilisation extensive du charbon et de l’industrialisation dirigent les politiques énergétiques du pays et sont révélatrices des relations de pouvoir sous-jacentes. Ces relations de pouvoir s’étendent par ailleurs au développement conflictuel actuel des énergies renouvelables en Inde.

Enfin, nous avons abordé la problématique des lock-ins systémiques liés à l’exploitation minière en questionnant les résultats d’un rapport publié en 2019 par Rahul Tongia et Samantha Gross qui indique que les frais de fret des chemins de fer indiens pour le charbon contribuent à subventionner le transport de passagers. Brototi Roy reconnaît ne pas avoir pris en compte de tels facteurs et effets indirects de l’utilisation intensive du charbon dans son analyse. Elle souligne toutefois que cette analyse pertinente démontre une fois de plus la situation de lock-in structurel et institutionnel dans laquelle la société indienne se trouve. Elle ajoute pourtant que si le transport ferroviaire de passagers bénéficie de ces subventions issues du fret, ce dernier est lui-même la cause de nombreux problèmes. A titre personnel, elle se rappelle que le transport du charbon était omniprésent dans sa ville natale, que ce soit par camion ou par train. Le fret avait pour conséquence de diffuser poussières et aéorosols dans l’air, et que cet air pollué est extrêmement néfaste pour la santé des habitants locaux. En plus de contribuer grandement aux émissions de gaz à effet de serre par sa combustion, le transport lui-même du charbon est une cause importante de pollution qui est notamment responsable de plusieurs milliers de cas de  “black lung disease”.