Par Orban Aline, Dumoulin Joshua, Drion Matthieu, Bailly Maxence et Durbuis Alexandre
Présentation de l’auteur : Martin François
Martin François est diplômé en anthropologie et en sciences et gestion de l’environnement. Il est doctorant depuis plus de 2 ans à l’Université de Liège. Il est chercheur dans le domaine de l’économie écologique. Ses recherches s’inscrivent dans les courants de la “décroissance” et de la “post-croissance”. A partir de cette perspective, il propose d’analyser l’inégalité économique dans un monde post-croissance, ce qui constitue une de ses thématiques de prédilection avec l’entrepreneuriat social et l’environnement. Il s’intéresse en particulier aux limites que l’on pourrait poser à la richesse personnelle et au revenu en les traduisant en politiques économiques et sociales, sujet également traité par sa thèse. L’objectif d’un tel bouquet de politiques serait de réduire les inégalités dans une économie sans croissance. Il se présente comme un chercheur activiste qui veut changer le monde via la recherche.
Avant de se lancer dans son doctorat, il a été entrepreneur social durant une dizaine d’années. Il a en outre fondé ou contribué à la fondation de plusieurs entreprises sociales :
- AlternaWeb, : un outil web s’adressant aux ASBL pour créer et gérer très facilement leur site web ;
- PermaFungi: un projet d’agriculture urbaine qui transforme le marc de café en pleurotes ;
- ScoutOnWeb : un projet à but non lucratif visant à proposer des services de site web pour les groupes scouts ;
- MyWorker: un portail social qui vise à mettre en relation les demandeurs d’emploi et les employeurs pour des emplois peu qualifiés ;
- Life is Wonderpoule: un projet qui vise à encourager l’élevage de la poule en ville.
Résumé de l’article
L’article mène une enquête exploratoire en posant un cadre d’analyse sur les potentiels liés aux plafonds sur les revenus et les actifs. Cette enquête démarre sur un constat : l’augmentation des inégalités économiques. L’article nuance ce propos en mettant en avant le fait qu’à chaque crise on constate une réduction de ces inégalités, mais qui tendent à ré augmenter ensuite.
Dans ce cadre là, après avoir discuté du rôle de ces plafonds dans la transformation post-croissance, les auteurs recensent et analysent 14 propositions politiques en matière de plafond sur les revenus et les richesses. Sur ces 14 propositions, 4 sont des cas historiques qui sont analysés et discutés plus en profondeur. Le premier est un cas antique qui traite d’un ensemble de trois lois promues par deux politiciens romains et les tribuns de la plèbe : les Rogations sextiennes-liciniennes. Ces lois visaient à plafonner les terrains et restructurer la dette et le système d’intérêts. Le second cas, américain, porte sur l’initiative de Huey Long qui avait comme objectif de limiter la richesse des grands hommes et de fixer des seuils de richesse/ patrimoine par famille. Le troisième, qui voit le jour dans la continuité de cette initiative, est une proposition de surtaxe temporaire (pendant la durée de la guerre) par Franklin Roosevelt. Le dernier cas émane du mouvement socialiste suisse qui a milité pour introduire un plafond salarial dans les entreprises.
L’analyse de l’ensemble de ces propositions permettra ensuite de créer un cadre d’analyse basé sur 7 paramètres clés à savoir : le motif (combattre l’inflation, protéger le marché, etc), la portée (revenu, patrimoine, etc), le niveau, la cible (tous les citoyens, les plus riches, les entreprises, etc), les instruments, l’usage de l’excédent économique et l’intégration de cette mesure dans une politique globale. L’ensemble de ces analyses, sur base des paramètres, est ensuite discuté autour des questions de conception, d’acceptation et de soutien du public et les auteurs formulent des recommandations plus spécifiques. L’article met également en avant les différences qui existent entre les propositions qui émanent des acteurs académiques (qui sont plus radicaux) et celles proposées par les pouvoirs politiques (qui s’intègrent directement dans l’agenda politique du moment et qui sont dès lors mieux acceptées).
Enfin, les auteurs soutiennent que des politiques de plafonnement sur les revenus et les richesses pourraient financer des politiques éco-sociales aux portes de la société de post-croissance
Discussion
Nous avons divisé notre temps d’échange avec l’auteur en trois temps : des critiques sur des points précis de l’article, des questions sur des éléments précis du texte et enfin des questions plus larges concernant les idées de fond de l’article, ce qui a notamment permis d’ouvrir le débat à toute la classe.
Une de nos premières remarques a porté sur le titre. Ce dernier nous a semblé peu précis et n’intégrant pas parfaitement les composantes du travail. L’intervenant nous a fait remarquer qu’il a également été critiqué par des relecteurs, notamment comme trop “survendeur”, mais le but d’un titre est en effet de donner envie de lire un article. Il a été admis qu’il aurait pu être légèrement retravaillé afin de mieux relater l’approche “analyse de cas historiques”, constituant le fil rouge du travail et quelque peu passée sous silence par le titre. Nous avons ensuite porté à son attention que la méthodologie était très détaillée, ce qui est positif dans le sens où l’on visualise très bien la démarche et l’on sait presque exactement ce que quel chercheur a effectué. En revanche, le souci du détail a rendu cette partie – qui n’est pas spécialement celle où l’on souhaite s’attarder durant la lecture – légèrement indigeste. Sa méthodologie avait en effet été critiquée par d’autres lecteurs comme trop opaque, le poussant à en approfondir tous les aspects. Nous avons poursuivi en lui demandant si d’autres paramètres dans la recherche avait été retenu, ou même étudiés avant d’être abandonnés en cours de recherche. Ce ne fut pas le cas.
Pour en venir aux éléments du texte ayant attiré notre attention, nous souhaitions aborder l’exemple historique remontant à l’empire Romain. Nous lui avons demandé pourquoi avoir choisi un exemple aussi anachronique, les autres étant tous beaucoup plus récents. Il nous a répondu que les cas d’émergences de loi limitant la richesse ou le revenu étaient plutôt rares et que celui dont nous parlions était particulièrement intéressant dans son aspect limitant seule catégorie de richesse personnelle (les terres agricoles). Nous avons continué en mentionnant l’absence du développement de mécanismes de sanctions, allant de paire avec les bouquets politiques. Il s’avère que le but de l’article est de se concentrer sur l’élaboration dans un premier temps, pas sur l’implémentation de lois, qui représente une étape supplémentaire plus lointaine du travail à faire dans ce domaine. Le cas d’une entreprise belge est mentionné en fin d’article concernant une politique de salaires plafonnés, mais il n’est pas développé. Nous avons interrogé la raison du choix de ne pas en parler davantage. L’intervenant nous a expliqué que les CEO d’entreprises publiques, ou partiellement publiques, sont “soumis” à un plafond de rémunération mais qui n’est pas traduit en loi contraignante. Il s’agit plutôt d’une norme ou une tradition, relativement bien respectée. Ce cas n’était donc pas pertinent à développer dans le cadre d’élaboration de politiques. Nous avons terminé cette série de questions par une critique de la conclusion : nous l’avons trouvée trop courte. Il aurait été pertinent de mettre en évidence les paramètres les plus interpellants et importants pour les décideurs. Nous aurions aussi aimé y voir quelques réflexions critiques même si la neutralité est de mise dans la démarche scientifique. Il s’avère que la conclusion n’avait pas fait l’objet de demande de modification par les relecteurs, elle a donc conservé plus ou moins le même aspect depuis le début.
Nous nous sommes ensuite dirigés vers des questions engageant des champs de réponses plus vastes. L’article met en évidence le peu de soutien public dont les mesures de plafonnement des richesses et de salaire pâtissent (voir sondage en Suède et au Danemark de Robeyns et al, 2021). Cet élément est interpellant étant donné que ces mesures auraient l’avantage de profiter au plus grand nombre, le soutien public devrait être plus important. L’intervenant nous a confié que la compréhension de l’acceptabilité constituait l’objet de futures recherches, cependant certaines pistes de réponses sont déjà envisageables : une partie non négligeable des interrogés répondent “ne sais pas” dans les questionnaires des sondages (manque d’information sur les questionnaires qui empêchent aux répondants de se positionner de manière satisfaisante) ; la tournure des questions peut influencer les réponses, notamment lorsque des plafonds sont mentionnés à titre d’exemple et que ceux-ci sont “radicaux” ; certains mythes gravitant autour des personnes au patrimoine important subsistent dans l’imaginaire collectif, comme la théorie du ruissellement. Les interrogés pensent, à tort, qu’en bridant les richesses des fortunés, ceux-ci quitteraient le pays avec leur patrimoine et que plus personne en fin de compte ne profiterait d’une quelconque retombée économique.
Notre avons ensuite demandé pourquoi les auteurs n’avaient pas synthétiser leurs recherches en une proposition de loi “concrète”, avec des réponses aux différents paramètres donnés comme l’utilisation des fonds récoltés par la taxation. Martin François nous a répondu qu’effectivement il leurs avait été reproché de ne pas avoir été assez innovants et qu’ils avaient envisagé de faire une proposition concrète mais que les limites de l’article étaient déjà dépassées.
Enfin, nous avons débattu sur la nécessité potentielle des crises extrêmes pour implémenter du changement, la surtaxe temporaire comme moyen potentiel pour faire accepter une loi par le public, la tendance de certains pays à se radicaliser vers l’extrême droite et l’héritage. En effet, nous étions surpris que l’héritage n’ait pas été plus envisagé comme moyen de taxation. C’est d’ailleurs un sujet qu’on retrouve dans les discours politiques avec Mélanchon qui déclarait tout prendre au delà de 12 millions ou les Engagés en Belgique qui milite contre les droits de succession car ceux-ci auraient un impact négatif uniquement sur la classe moyenne.
Source
François, M., Mertens de Wilmars, S. & Maréchal, K., 2023. Unlocking the potential of income and wealth caps in post-growth transformation: A framework for improving policy design. Ecological Economics, vol. 208.