Par Sarah Wasfy, Clément Bastin, Dorian Van de Wouwer et Rémi Ercole.
Introduction
Sur base des prédictions du GIEC, les décideurs politiques débattent de la meilleure façon de décarboniser le système énergétique et des changements socio-économiques qui pourraient être nécessaires. L’objectif est de réduire les émissions mondiales à zéro d’ici 2050 pour maintenir le réchauffement de la planète en dessous de 1,5°C. L’article ‘A Green New Deal without growth ?’ de Riccardo Mastini, Giorgos Kallis et Jason Hickel, examine les forces, les faiblesses et les synergies de deux récits importants sur l’atténuation du changement climatique : le Green New Deal et la décroissance.
Riccardo Mastini est doctorant en économie écologique et écologie politique à l’Institut des sciences et technologies de l’environnement de l’Université autonome de Barcelone. Il est également membre du collectif académique Recherche & Décroissance, de l’Alliance pour l’économie du bien-être et du Centre pour l’avancement de l’économie stable.
Les auteurs s’interrogent sur la question de savoir si malgré d’importantes tensions, il serait tout de même possible d’établir des synergies et de synthétiser les approches du ‘Green New Deal’ et de la décroissance en un ‘Green New Deal without growth’. Nous avons eu l’occasion d’interroger Riccardo Mastini d’abord sur la méthodologie utilisée dans l’article et ensuite, à l’aide de questions ouvertes, approfondir la discussion autour de concepts tels que la ‘croissance verte’, la ‘post-croissance’, la ‘décroissance’ ainsi que sur l’indicateur du produit intérieur brut (PIB).
Résumé
Le ‘Green New Deal’(GND) ainsi que la décroissanceregroupent chacun des arguments pour freiner le réchauffement climatique sous la barre des 1,5°C comme en avertit le GIEC. Ces deux concepts, au centre du débat portant sur la transition énergétique, avancent des arguments assez opposés quant à la meilleure manière de procéder. Le GND prône une croissance économique et des investissements massifs dans les énergies renouvelables qui engendreraient un effet boule de neige : stimulation de l’économie puis un accroissement des revenus disponibles pour les énergies propres afin d’accélérer un certain déploiement. Tandis que les partisans de la ‘décroissance’ préconisent une réduction généralisée de l’utilisation d’énergie ainsi que le recours à un quota d’émissions alloué par pays, et ce afin d’accélérer la transition énergétique car la croissance économique ralentit fortement toutes baisses d’émissions significatives. Selon eux, le niveau de vie peut être amélioré même avec une baisse du PIB. Ils soulignent également l’importance d’une meilleure équité sociale.
En plus de mettre en évidence les points forts et les points faibles de chacune des deux visions, les auteurs de l’article tentent de rechercher si une synergie entre elles serait réalisable et souhaitable. De là, ils émettent le postulat d’un possible GND sans croissance. Combiner les
deux impliquerait de réduire la demande d’énergie grâce à une baisse des taux de production de matériaux ainsi qu’en implémentant des quotas d’émissions dégressifs.
Cependant, la convergence de ces deux disciplines se heurte sur certains points majeurs quant au degré des changements systémiques qui doivent être apportés dans un contexte de transition énergétique. En effet, les partisans de la ‘décroissance’ avancent qu’elle ne peut se réaliser dans un système capitaliste tandis que ceux du GND aimerait travailler dans ce système tout en réformant le fond. De plus, ces derniers mettent en avant l’importance des progrès technologiques ainsi que de la mise en circulation de larges liquidités.
En conclusion, un ‘Green New Deal’ sans croissance est envisageable à condition de commencer la première étape de transition par un GND seul, caractérisé par l’intervention de l’Etat dans l’économie ainsi que des politiques ‘top-down’, toutefois, sans dépendre sur une croissance du PIB pour financer la transition.
Critiques
Notre première critique a émergé principalement d’un sentiment d’étonnement suite à l’absence du concept de ‘croissance verte’ au sein de l’article. En effet, l’auteur part du principe que le GND et la décroissance sont les deux principaux récits “qui se détachent des politiques environnementales classiques” (p.1). Or, nous trouvions que la croissance verte était également une part majeure du débat public et académique sur les alternatives à la croissance classique, et est reconnue par certains chercheurs comme ‘la solution la plus largement approuvée pour enrayer la dégradation de l’environnement’ (Sandberg & al, 2019, p.133). Nous désirions donc challenger le choix de l’auteur en lui demandant s’il considérait la croissance verte comme faisant partie du GND. L’auteur a alors attiré notre attention sur le fait, qu’au contraire de la croissance verte, le GND et la décroissance n’étaient pas uniquement un discours économique mais également politique, il faisait donc sens de comparer les deux. L’auteur a néanmoins admis que depuis la rédaction de son article, il y a deux ans, la croissance verte a pris de l’importance et que le Green Deal européen s’en était plus largement inspiré.
Dans le même ordre d’idée, nous avions également remarqué que la distinction entre les concepts de ‘décroissance’ et de ‘post-croissance’ n’était pas toujours claire et qu’il arrivait que les deux se confondent. Notre objectif était donc de comprendre si ce flou théorique était intentionnel ou non et comment l’auteur distinguerait les deux concepts s’il le devait. Bien que la frontière soit fine, l’auteur nous a confirmé qu’il considérait bien les deux concepts comme étant différents mais il a précisé que, dans le cas de son article, il n’avait pas considéré pertinent d’établir une distinction stricte entre les deux. Cependant, et en lien avec les deux premières remarques, nous pouvons espérer que, dans un futur proche, ces concepts gagnent en précision étant donné que la taxinomie de ces termes fait actuellement l’objet d’un travail de recherche par l’auteur.
Enfin, nous avions relevé que, dans la partie sur la décroissance qui concerne les énergies renouvelables, l’auteur faisait référence à une source de 2010 pour mettre en avant la différence d’EROI entre les énergies fossiles et les énergies renouvelables (Murphy & Hall, 2010). Néanmoins, bien que l’EROI des énergies renouvelables ait pu s’améliorer depuis 2010, il reste en deçà de celui des énergies fossiles, raison partielle pour laquelle ces premières restent critiquées par les auteurs de la décroissance.
Questions d’ouverture
Lors de notre entretien avec l’auteur, nous avons décidé de porter plusieurs de nos questions sur des éléments qui gravitent autour de l’article, tentant de ce fait d’ouvrir quelque peu la discussion pour entendre le point de vue personnel de l’auteur sur des sujets qui nous paraissent essentiels pour l’avenir.
Premièrement, alors que l’auteur a travaillé sur les deux stratégies que sont le GND et la décroissance, nous avons voulu savoir laquelle des deux pourrait être la plus opportune à ses yeux. Riccardo Mastini a sélectionné le GND, parce que celui-ci était assez englobant, incluant de nombreux concepts différents, et parce que le GND était bien plus attirant, politiquement parlant (à destination de la classe politique et du public), qu’un discours de type ‘post-growth’. De plus, l’auteur a souligné qu’il était important de distinguer différents secteurs au sein desquels la croissance économique pouvait être intéressante pour tendre vers un avenir durable (… et potentiellement moins demandeur de croissance économique).
Deuxièmement, nous avons questionné l’auteur au sujet du PIB, de son calcul, et des alternatives qui existent à ce sujet. Riccardo Mastini nous a expliqué que de nombreuses alternatives, présentant des indicateurs socio-environnementaux variés, existent bel et bien, et étaient portées par de nombreuses institutions et organismes. Néanmoins, notre interlocuteur a également mis en avant le fait que l’usage de nouveaux indicateurs alternatifs et leur diffusion dans un registre plus large qu’actuellement, n’amèneraient probablement pas de remise en question fondamentale de l’impératif de croissance économique. En effet, ce dernier peut être considéré comme un épiphénomène et une résultante du système économique actuel, plutôt qu’une réelle fin en soi.
Nous avons ensuite interpellé Ricardo Mastini au sujet de la possibilité de voir des politiques de décroissance appliquées à une large échelle, alors que ce concept reste plutôt marginal pour le moment et limité à des cercles restreints (académiques, militants, …). L’auteur nous a cependant répondu que, même s’il est rare de trouver des personnalités ou des organisations qui plaident ouvertement pour la décroissance (pour des raisons logiques de stratégie politique), de plus en plus de politiciens s’intéressent au question de ‘post-growth’, aux limites du découplage ou encore à des politiques concrètes en cohérence avec les idées de la décroissance (réduction du temps de travail, de-commodification des services essentiels, …). Pour Mastini, on peut aussi voir que ces idées politiques influencent de plus en plus la société et sont de plus en plus débattues.
Notre quatrième question portait sur le positionnement, de facto, anticapitaliste de la décroissance, et donc de la potentielle nécessité de s’opposer frontalement et/ou massivement au modèle actuel dominant, comme le montre l’histoire des luttes anticapitalistes et des mouvements sociaux à travers le monde. Dans sa réponse, l’auteur est allé dans ce sens, expliquant que, de son point de vue, il y a une nécessité de mobilisation de masse pour tendre vers ce type de modèle de société. Ricardo Mastini a également fait une analogie avec les nombreux mouvements climats qui se sont diffusés sur toute la planète au cours des dernières années, et expliqua qu’une convergence avec d’autres luttes sociales est également nécessaire (et parfois déjà visible) pour tendre vers un changement profond de société (potentiellement décroissant).
Nous ne pouvions évidemment pas aborder le sujet de ce texte sans parler du ‘Green Deal Européen’, En effet, il était important de questionner l’auteur vis à vis de ce fameux plan d’investissement massif visant à une Europe durable, pour comprendre si celui ci-rentrait dans les clous du GND 2.0 mis en avant par l’auteur dans son article. Mastini a d’abord expliqué qu’il fallait souligner la volonté européenne d’aller dans le sens d’un réinvestissement massif pour une transition. Néanmoins, 3 critiques fondamentales furent ensuite présentées par l’auteur. Premièrement, l’objectif de neutralité carbone pour 2050, soutenu par l’UE, n’est pas aligné sur les préconisations du monde scientifique (il faudrait viser 2030), et devrait également reposer sur une base de responsabilité historique des états pour viser une réelle justice climatique. Deuxièmement, concernant le financement du ‘Green Deal Européen’, celui-ci ne serait pas assez ambitieux et nécessiterait un refinancement beaucoup plus important. De plus Mastini souligna que les règles d’austérité européennes misent en place par l’UE amèneront potentiellement les états à devoir couper encore plus dans leurs services publics et acquis sociaux pour pouvoir financer la transition verte. Troisièmement, alors que le rôle du secteur privé est majeur dans le Green Deal Européen, pour l’auteur, cet aspect peut présenter de nombreux aspects néfastes (entreprises clefs privatisés, commodification de biens communs,
…) et requiert de réelles garanties et contreparties pour les entreprises.
Sources
Sanberg, M., Klockars, K., & Wilén, K. (2018). Green growth or degrowth? Assessing thenormativejustificationsforenvironmentalsustainabilityandeconomicgrowththroughcriticalsocialtheory.Journal of Cleaner Production. 206, 133-141.
Murphy, D.J., & Hall, C.A. (2010). EROI or energy return on (energy) invested. New York Academic Sciences. 1185 (1), 102-118.
Mastini R., Kallis G., Hickel J., (2021). AGreenNewDealwithoutgrowth? Elsevier journal.