Par Léa Badré, Déborah Van Hoecke et Marine Ronquetti.
Introduction
Il est désormais admis que le système alimentaire actuel, à savoir un système industriel, dominé par des logiques capitalistes est non seulement toxique pour les écosystèmes, les agriculteurs et la santé des population mais il est aussi vulnérable à l’instabilité du climat, à la raréfaction des ressources et à sa structure même 2. Le constat du danger que représente la généralisation des monopoles et la centralisation du contrôle du système aux mains de quelques multinationales à générer des contres mouvements avec de nombreuses initiatives alternatives orientées solutions dont les coopératives alimentaires.
En se plaçant dans le paradigme de la Transition, le tout est de savoir dans quelles mesures ces coopératives alimentaires peuvent s’avérer de vrais moteurs de changement des logiques économiques dites « classiques »3. C’est ce que l’article Food cooperatives as diverse re-embedding forces: a multiple case study in Belgium cherche à évaluer en se basant sur un cadre théorique développé par Karl Polanyi.
Présentation de l’article
Le séminaire de « Questions approfondies en environnement » a débuté, avec la présentation de Julien Vastenaekels, auteur de l’article. Il nous a semblé crucial de faire apparaître ici les explications développées par Julien Vastenaekels concernant le cadre théorique de son article dans la mesure où il s’agit de thèses qui sont depuis quelques années remises en lumières dans certaines analyses notamment en économie sociales et solidaire.
L’économiste hongrois, Karl Polanyi débuta sa carrière en tant que journaliste économique et politique mais ses aspirations gauchistes et socialistes dans le contexte politique de l’époque le firent abandonner le métier de journaliste et le poussèrent vers les Etats-Unis. C’est là qu’il publia en 1944 son œuvre principale « La Grande Transformation4» où il expose les liens entre économie et société et qui devint une référence phare en sciences sociales. Ainsi, selon Polanyi, le marché est une construction sociale et historique plutôt qu’une évolution naturelle. La formation d’une économie est basée sur les institutions qui sont elles-mêmes régies par les hommes. Deux formes d’économies sont distinguées : la première est la forme substantive qui est basée sur le processus institutionnel. Elle est formée par les interactions entre les humains et leur environnement naturel et social. La seconde est l’économie formelle où l’agent actif est considéré comme maximisateur et égoïste. C’est cette forme qu’il va poursuivre pour son œuvre.
Afin de valider son hypothèse, Polanyi va faire une longue étude historique sur l’économie des sociétés. Avant le 19ème siècle et la modernisation économique, le marché tenait une place secondaire et la vie économique était dirigée par les règles institutionnelles et sociales. Ainsi le monde économique et politique se mélangeaient. À partir du 19ème siècle, le marché devint alors prédominant. L’introduction de la monnaie comme moyen d’échange et la notion de recherche de profit ont rendu les individus calculateurs et maximisateurs. Les prix des biens et services étaient alors définis par la loi de l’offre et de la demande, elles-mêmes sous la direction du marché. A partir de cette révolution industrielle, il existe une forte division entre le monde économique et politique qui rend le marché libre.
A travers ce changement dans l’histoire, une notion centrale de l’œuvre émerge : la notion d’encastrement. La définition principale de l’encastrement est « l’inscription de l’économie dans la société, dans son ordre social et culturel ». Le marché est alors subordonné et va servir les ordres sociétaux. Ainsi lorsque Polanyi évoque l’encastrement, il s’agit de l’imbrication de l’économie dans les institutions sociétales mais avec une double signification
:
- Le niveau des forces du marché dépend du niveau d’encastrement. Par exemple, si l’économie est encastrée, alors les forces du marché sont
- Cela va marquer l’inscription de l’économie dans les relations sociales, fondement principal de la sociologie économique.
Tout au long de sa réflexion, Polanyi s’interroge sur les mouvements et contre-mouvements qui évoluent et se caractérisent différemment de façon institutionnelle. Il pense que la société est traversée par deux mouvements principaux :
- Le mouvement de désencastrement dominant les sociétés capitalistes avec des économies de marché. Dans ce mouvement, on met en place un marché autorégulateur, sans intervention du politique. Mais selon Polanyi, ce système est une utopie car il détruit tout le système social et culturel qui forme les bases du fonctionnement d’une économie.
- Le mouvement de réencastrement est une réponse à ces dysfonctionnements qui vise par des contre-mouvements à réencastrer l’économie dans la société. On peut y trouver les régimes protecteurs, les régimes fascistes et communistes, la régulation du marché via un encadrement institutionnel ou encore des entreprises non- capitalistes.
Nous poursuivrons ici avec la présentation de l’article « Food cooperatives as diverse re- embedding forces : a multiple case study in Belgium » par son auteur.
Les Système Alimentaires Alternatifs (SAA) se sont développées en réaction au système alimentaire conventionnel et se définissent en opposition aux multinationales capitalistes. Ils sont vus comme des espaces de résistance aux logiques d’économie de marché cependant comme le souligne R. Le Velly cette autonomie est restreinte et des questions sur le caractère, en partie ou entièrement, alternatif se posent. A cet égard, il semblait intéressant de tenter de comprendre les pratiques de système alternatif, telles que les coopératives alimentaires, qui représentent un « bloc » face au système conventionnel.
L’article se base donc sur une étude qualitative de 3 coopératives alimentaires en Belgique créées par différents acteurs : une par des consommateurs, une autre par des producteurs et la dernière, par des investisseurs. Ces trois coopératives choisies ont des pratiques différentes. En reprenant le concept de Polanyi, l’idée est de comprendre comment chacune réencastre l’économie dans la société. Selon l’International Cooperatives Alliance (ICA)5, plusieurs principes s’appliquent aux coopératives :
- L’adhésion volontaire et ouverte, sans discrimination quelconque ;
- Le contrôle démocratique : 1 membre = 1 voix ;
- La participation économique des membres se fait de façon équilibrée et sans profit ;
- L’autonomie et l’indépendance par rapport à l’état ;
- L’éducation, la formation et l’information sur les vertus de la coopérative ;
- La coopération entre coopératives ;
- Le souci pour la communauté car l’objectif est d’avoir un impact positif sur la société.
Après avoir défini les notions d’encastrement et de désencastrement, le but de la recherche est d’étudier si les prix sont le résultat de l’offre et de la demande et si les décisions économiques sont guidées par les prix du marché, avec la recherche de profit. C’est pourquoi, deux principes seront retenus dans l’étude des trois coopératives :
- La participation économique des membres : à quel point les règles de la coopérative préviennent les principes de maximisation du profit ?
- Le souci pour la communauté : à quel point la coopérative prévient un climat compétitif ? Y a-t-il confrontation entre l’offre et la demande ?
Tout d’abord, il y a « Food’equity », coopérative créée par 34 producteurs avec la participation de 600 consommateurs. Les entretiens furent divisés en 4 interviews semi-
structurées et des observations lors d’assemblées générales. Les critères de produits biologiques sont importants et les prix sont décidés en consensus afin d’obtenir un prix équitable pour le producteur et d’éviter la concurrence par les prix. L’interdiction de profit est également d’application.
Ensuite, « Green&Good » est une coopérative crée par des entrepreneurs. Une série de 8 entretiens semi-structurés fut réalisée. Ce qui en ressort tout d’abord est l’idée de créer une chaîne de magasins biologiques qui touchent un plus grand public. Pour cela, la coopérative est construite via les apports de gros investisseurs, ce qui autorise la distribution du profit à hauteur maximale de 6%. Un autre principe est l’engagement commun. Ils ont des relations commerciales pures et basiques mais à cela s’ajoute des projets coopératifs avec des groupes de producteurs autour de discussions sur leurs prix et sur leurs valeurs.
Enfin, la troisième coopérative dénommée « CitizenMarket » consiste en un supermarché participatif où les membres sont propriétaires, travailleurs et consommateurs en même temps. Les données collectées ici proviennent d’observations participatives et d’interview informelles à l’assemblée générale. Ici, il n’y a pas de distribution de profit et les parts sont rachetées par la coopérative afin d’éviter toute plus-value. Les relations commerciales sont également basiques. Il n’existe pas de partenariats particuliers et coopératifs car l’idée est de rendre le prix accessible au grand public. Ils font donc attention au prix entre les producteurs.
Après la partie de récolte des données sur les trois coopératives, une septième section tente de construire des idéaux-types afin de faciliter la réflexion. Celle-ci se fait via 2 axes :
- Opposition entre le focus sur l’investissement et sur la communauté. Le premier porte de l’importance au profit et à la plus-value tandis que le second interdit le profit et requiert un capital plus équitable.
- Opposition entre les relations purement commerciales qui favorise un environnement compétitif et les relations coopératives. L’aspect coopératif ne tient pas compte des facteurs du marché et tourne sa réflexion autour d’un projet politique et éthique. Par exemple, en développant une filière wallonne de porc
Pour conclure la présentation de son article, Julien revient sur sa question de départ étant de comprendre comment les trois coopératives étudiées réintègrent l’économie dans la société. Des différences se ressentent selon la forme organisationnelle de la coopérative. Pour certaines, il remarque un paradoxe entre la volonté de garder des prix accessibles pour tous et les pratiques commerciales utilisées.
Discussion autour de questions-réponses
Tout d’abord, nous tenions à souligner à l’unanimité que l’article est agréable à la lecture. En effet, la structure des différentes parties de l’article permet de rentrer facilement dans le vif du sujet et de bien comprendre : la question de recherche. De plus, les notions clés sont clairement explicités dès le début de l’article. Enfin, nous avons apprécié l’angle de recherche choisi par l’auteur. En effet l’étude des différentes formes de coopératives alimentaires nous semble intéressant car il pose une réflexion autour des pratiques respectives et distinctives des coopératives. L’ensemble des remarques sont principalement des questions sur la méthodologie, les concepts clés de l’article nous apparaissant comme clairs et biens définis.
Nous avons ressenti comme un manque de justification concernant le choix des coopératives. Quelle est la réflexion à cet égard ? Quels ont été les critères de choix ?
➔ J.V : Pour la mise en œuvre de l’étude voulue, une première étape consistait en des
interviews exploratoires dans 7 coopératives belges, trois d’entre elles furent choisies. Le choix des trois coopératives fut tout de même intuitif dès le début de la recherche. Les coopératives analysées ont les mêmes principes que les autres coopératives investiguées mais qui étaient de plus petite taille.
Concernant les interviews, la récolte des données apparait comme étant assez hétérogène et les informations collectées paraissent différentes. En effet, on trouve des interview semi- directives pour certaines et des discussions informelles pour d’autres. Comment l’analyse des données collectées s’effectue-t-elle sans homogénéisation ?
➔ J.V : Dans le cadre de cette recherche, les informations issues de l’observation sont
mineures par rapport à ce qui se trouvent dans les statuts de chaque coopérative. Les données collectées sont très similaires donc elles peuvent être comparées malgré des méthodes de récolte de données différentes.
On suppose que les interviews ont été réalisées en français. Ne faudrait-il pas indiquer que les retranscriptions d’interviews sont traduites du français ?
➔ J.V : oui tout à fait d’accord !
Pourquoi avoir choisi d’anonymiser les trois coopératives présentées ? Il nous semble qu’il serait intéressant de le justifier afin que le lecteur puisse comprendre la raison.
➔ J.V : l’anonymat a tout d’abord été choisi car il n’est pas nécessaire de savoir le nom de chaque coopérative car l’objet de la recherche est son fonctionnement. Même si les coopératives assument leurs pratiques et valeurs, l’anonymat permet de les protéger dans leur évolution et de ne pas les catégoriser avec une étiquette bien collée. Par exemple, Green&Good assume qu’elle négocie avec des grossistes étrangers pour trouver les meilleurs prix et pas spécialement avec des producteurs belges mais cela peut tout à fait changer et évoluer dans son fonctionnement.
Par ailleurs nous pensions qu’il serait intéressant de proposer un tableau récapitulatif après la partie sur les résultats afin de faciliter la visualisation des caractéristiques de chaque coopérative en fonction des deux critères repris, cette visualisation pouvant être affectée face à l’anonymat.
➔ J.V : Effectivement, un tableau à double entrée était présent dans la première version :
avec les types de coopératives et les +/- d’encastrement. Il a été enlevé car il était difficile de mettre les principes sur un axe sans une étude quantitative supplémentaire.
La notion géographique nous parait également centrale or elle n’est pas mentionnée dans l’article. Effectivement, il existe des différences non négligeables entre les 3 régions belges, la région de Bruxelles-Capitale se distingue au niveau urbain.
➔ J.V : il est totalement vrai que la construction est différente selon un milieu urbain et rural.
Cependant, l’article ici s’intéresse aux principes et au potentiel des coopératives à les intégrer dans leur fonctionnement. Cette étude se réalise de manière qualitative et ne prend pas en compte le contexte institutionnel belge.
L’article sera inclus dans un livre si nous avons bien compris ? Qu’en est-il du livre ? Y aura- t-il une relecture et des liens avec d’autres chapitres pertinents ? Car il y a des termes, comme l’ICA, qui pourraient être un minimum explicités dans l’article présent ou qui pourraient être renvoyés vers un autre chapitre via une note de bas de page.
➔ J.V : pour le moment, nous sommes en période de collecte des différents articles
composant le livre. Après cela, il y aura une nouvelle révision avec des liens pertinents entre les chapitres. Pour information, l’ICA est l’association de toutes les coopératives. Elle rédige les principes fondateurs des coopératives et s’occupe de leur mise en réseau afin de faciliter leur développement.
L’article :
- Vastenaekels, J. Food cooperatives as diverse re-embedding forces : a multiple case study in Belgium. 1–16
Références :
- Steel, C. Hungry city : how food shapes our lives. (2009).
- Le Velly, R. Sociologie des systèmes alimentaires alternatifs : une promesse de différence. (2017).
- Polanyi, K. The Great Transformation—The Political and Economic Origins of Our Time. (1944).
- Cooperative identity, values & principles | Available at: https://www.ica.coop/en/cooperatives/cooperative-identity. (Accessed: 23rd May 2019)